« Nous réaffirmons notre ferme attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de l’Afghanistan » précisent-il dans un communiqué. « Nous soutenons par conséquent le processus afghan de réconciliation et d’intégration nationales dans le respect de la Constitution de l’Afghanistan, sous l’impulsion et la conduite des Afghans ». Des responsables américains et anglais participaient à ce sommet (David Miliband, Paul Jones et Richard Holbrooke).
Trois jours après, le 28 janvier, quelques soixante dix pays et organisations internationales participaient à la Conférence de Londres avec l’objectif affiché de mobiliser les ressources civiles et militaires « nécessaires » pour stabiliser l’Afghanistan.
Dans son long discours d’ouverture devant la conférence, Hamid Karzaï a exposé ce que l’on appelle une politique de transition en proposant un plan de sécurisation de l’Afghanistan en 6 points :
Paix, réconciliation et réintégration - point sur lequel tous les Afghans sont, a-t-il affirmé, unanimement d’accord. Il annonce, pour ce faire, la création d’un « Conseil National pour la Paix, la Réconciliation et la Réintégration » ; une Loya Jirga (assemblée traditionnelle) sera convoquée dans les 6 semaines pour mettre en œuvre le processus de paix. Il souhaite que le roi Abdullah Abdul Aziz (Arabie Saoudite) joue un rôle « majeur » dans la conduite du processus de paix (l’Arabie Saoudite avait été le premier pays à reconnaître le régime des Taliban en 1996). Une demande particulière est faite au Pakistan de soutenir les efforts de réconciliation. Pour « faciliter » ce processus de réconciliation, il souhaite que l’ONU retire de sa liste noire le nom de « quelques leaders taliban ». Sécurité : Avec l’aide des pays voisins, des Etats Unis et des autres partenaires, les forces de sécurité afghanes assumeront rapidement, la sécurité sur une grande partie du pays, ce qui permettra aux « partenaires internationaux de retirer leurs forces là où les nôtres assureront la sécurité ». Et ce, dans les 5 ans. Bonne Gouvernance : elle est le fil directeur de notre plan d’action. H. Karzaï continuera à mener la réforme démocratique des institutions, etc. Il annonce aussi la tenue des élections législatives en septembre (le 18) espérant travailler avec les Nations Unies et la société civile pour garantir l’intégrité du scrutin et éviter les fraudes comme celles qui ont entaché le scrutin de la présidentielle récente.( !!!!!) Il souhaite faire revivre les institutions traditionnelles comme la jirga qui réglait beaucoup de questions au sein des communautés. Combattre la corruption : engagement majeur pour son second mandat. Il est décidé à punir ceux qui s’y livrent et à récompenser ceux qui l’empêchent. Le « Bureau Central de Lutte contre la Corruption » s’attaquera aux racines mêmes du mal. Vaste programme ! Le développement économique : une des priorités pour « les années à venir » (création d’un environnement favorable pour les investissements, formations des cadres, éducation, santé, développement de l’agriculture, etc.…) Coopération Régionale : H. Karzaï la considère comme « un pilier essentiel de nos efforts vers la paix et la stabilisation de l’Afghanistan » dans les domaines économiques, …dans la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et la contrebande des armes, et pour l’amélioration de la sécurité aux frontières.
La Conférence de Londres a validé les demandes d’Hamid Karzaï, mais elle s’est concentrée sur la question de la « réintégration » ; « nouveau tournant » pour les uns, ou encore, forte phrase de Kouchner, « c’est toujours la solution d’une guerre que de parler avec ses ennemis ». 140 millions de dollars (100 millions d’Euros) ont été promis pour la première année du programme de réintégration des Taliban « nous devons atteindre tous nos concitoyens, spécialement nos frères désenchantés qui ne sont pas membres d’Al-Qaïda ou d’une autre organisation terroriste, qui acceptent la constitution afghane » (Karzaï). Ceux qui refusent la réintégration continueront à être « pourchassés militairement ». (Les alliés se sont engagés à verser au moins 500 millions de dollars, mais certains pays n’ont pas encore décidé de leur contribution, comme le Canada). La déclaration finale ne laisse aucune ambigüité « nous accueillons favorablement ce plan qui vise à offrir une place honorable dans la société à ceux qui souhaitent renoncer à la violence, participer à une société libre et ouverte, respecter la Constitution et couper les liens avec Al-Qaïda ». La Conférence a aussi fixé des objectifs pour accroître les forces de la police et de l’armée afghane, visant, à terme à leur transférer les pouvoirs en matière de sécurité : lorsque, selon l’agenda de B. Obama, les troupes américaines commenceront, en 2011, à quitter le pays, ces forces afghanes (armées et police) devraient atteindre 300 000 hommes ; d’ici 3 ans la moitié des provinces pourraient passer sous leur autorité pour le contrôle de la sécurité et, dans les 5 ans sur la totalité du pays. Mais il ne faut pas considérer cette stratégie de passation de pouvoir comme « une stratégie de sortie » (Hilary Clinton), les USA sont là et pour longtemps dans leurs prévisions, ce que conforte la position de Karzaï qui envisage l’éventualité d’une présence étrangère tutélaire sous une forme ou une autre pendant une quinzaine d’années.
Jusqu’à ce jour, les Taliban auraient rejeté les propositions. La presse canadienne révèle que, dans une déclaration affichée sur un site web taliban, il y serait affirmé que leurs combattants ne se laisseraient pas influencer par quelque avantage financier que ce soit. Par ailleurs, les Taliban posent un préalable à toute discussion : le retrait des forces étrangères. Par contre, Gulbuddin Hekmatyar, chef de guerre depuis une trentaine d’années et fondateur du parti fondamentaliste Hezb-e-Islami, semble prêt à discuter.
En Afghanistan, des résistances s’organisent contre cette Réconciliation avec les Taliban.
C’est ainsi que le 25 janvier, une manifestation et un rassemblement d’organisations de défense des droits des femmes et de la société civile afghane s’est tenu à l’Hôtel Intercontinental de Kaboul. Dans une déclaration adoptée par « 200 associations » il est fortement souligné que le plan de « réconciliation » n’a pas reçu l’aval de l’assemblée nationale et que la « population civile de Kaboul rejette énergiquement ce projet qui signerait le retour aux (1996-2001) ». Une résolution adoptée lors de cette manifestation a été portée à Londres. La veille de la Conférence de Londres, Shoukria Haïdar, Présidente de « Negar-Soutien aux femmes d’Afghanistan », de passage à Paris sur la route de Londres où elle devait tenter de se faire entendre, a donné une conférence de presse dans les locaux de l’Assemblée Nationale, au cours de laquelle elle nous a présenté cette action et parlé de l’inquiétude des femmes de voir revenir les taliban au gouvernement. Le président afghan, nous dit-elle, compte ainsi réinsérer les talibans en leur distribuant des terres, en leur offrant une formation professionnelle et/ou en leur octroyant de l’argent. Pour Shoukria Haïdar « il n’y a pas plus de taliban modérés qu’il n’y a eu de nazis modérés ». Et elle ajoute « depuis quelques années, les choses avancent petit à petit, non sans difficultés, c’est vrai. Mais des femmes font des études et travaillent, 6 millions d’enfants dont des petites filles vont à l’école, les gens ont de l’espoir. Si on offre aux taliban de participer au pouvoir, ils parviendront à changer la Constitution dans leur sens. Ils fermeront les écoles et enfermeront les femmes chez elles ». Elle risque malheureusement d’avoir raison : en effet, dans un communiqué publié à New York le 26 janvier, le Conseil de Sécurité annonce que 5 anciens responsables taliban (ministres, ministres adjoints et l’ancien responsable du centre de presse au ministère des Affaires Etrangères) ont été rayés de la « liste noire » et de ce fait « le gel des avoirs de ces individus, ainsi que l’interdiction de voyager et l’embargo sur les armes qui leur étaient imposés, ne s’appliquent donc plus ».
A son retour de la conférence de Londres, B. Kouchner, dans la Figaro (01/02/2010), pour justifier que notre pays reste en Afghanistan, a généreusement magnifié le programme de H. Karzaï, « ambitieux et nécessaire », rappelant en outre que N. Sarkozy a décidé de « ne pas augmenter le nombre de nos forces combattantes » (s’élevant actuellement à 3750 Hommes), tout en confirmant « notre engagement au long cours et l’augmentation de notre aide civile ».
En conclusion
Cette politique de réintégration des Taliban, qui vient de recevoir l’aval de la Conférence de Londres, donc de la « communauté internationale », et qui dispose du soutien du pouvoir wahhabite de Ryad, témoigne tout à la fois de la reconnaissance d’une impuissance à contenir les taliban et de l’échec sur le long terme de l’option militaire, de l’abandon de toute rhétorique sur la promotion des droits de la femme comme une des justifications à l’intervention, et exprime la volonté « d’en sortir » à tout prix, quel qu’il soit pour la majorité de la population. Quant à la capacité des forces de l’ordre et de l’armée à assumer leurs rôles dans les cinq ans, rien n’est moins sûr tant que la situation actuelle perdure et qu’une partie des nouvelles recrues, une fois formées, rejoignent, avec armes et bagages, les groupes taliban. L’environnement régional est une des composantes principales de toute recherche de sortie. Le renversement de stratégie initié dans la dernière période reçoit le soutien de tous les états voisins réunis à Istanbul. Ce renversement qui s’effectue sous la houlette des USA ne peut manquer d’avoir des répercussions significatives sur les rapports avec l’Iran et avec le Pakistan, accusés régulièrement de soutenir et d’armer les Taliban. Ce renversement de stratégie, avec le retour dans le « giron de la démocratie » de certains talibans « repentis » pour la circonstance, contient à terme bref des éléments de réaction fondamentaliste et de remise en cause, frontale ou larvée, de certaines avancées obtenues après 2001.
Christiane MARCIE Collaboratrice 9 Février 2010 Relations internationales
